Humour versus apitoiement

L’édito DDcalé du 21 mars 2014.

Après les leçons de vocabulaire des deux dernières semaines, faisons une petite pause récréative avec une histoire drôle. C’est donc un sanglier qui rend visite à son copain le cochon et lui demande : « Alors, comment s’est passée ta dernière chimio ?... »

Je sais qu’en lisant ces lignes, certains vont spontanément rire ou du moins sourire ; d’autres riront plus jaune ; quelques-uns mettront un peu plus de temps à comprendre pourquoi cela peut être amusant. Peut-être même qu’il y aura des personnes choquées par une blague sur un tel sujet. Mais pourquoi cela serait-il choquant ? Le cancer ne doit-il être évoqué que de façon sérieuse et morose ? Alors que l’humour noir est un moyen utilisé par de très nombreux malades pour dédramatiser la maladie, pour arriver  à en parler avec leurs proches, leurs amis. Et, cela ne concerne pas que les enfants et les adolescents. Un outil redoutablement efficace donc. Cela fait 20 ans que mes sœurs m’appellent crâne d’œuf ; et ce n’est pas juste pour mon côté intello ! Mais attention, seules ces 3 élues ont le droit de me nommer ainsi. Un camarade de classe au lycée l’avait appris à ses dépens…

Bref, cela pour dire qu’il y a de nombreuses réactions face aux émotions. Nous pourrions dire la même chose sur les peurs que tous les malades ne placent pas au même niveau, au même moment de la maladie. J’ai par exemple rencontré des anciens malades qui ont traversé leur traitement sans s’inquiéter. Et, 10-15 ans après, tout est ressorti au moment de leur mariage ou de la naissance de leur première enfant ; surtout quand le bout de chou n’a pas été conçu naturellement pour cause de stérilité suite aux traitements. Des réactions et des émotions variées et, à mon sens, largement plus que chez les personnes non touchées. Je ne parle pas des proches qui vivent cette épreuve de près. Je parle des autres, du grand public, des médias.

Nous avons tous fait face à un regard apitoyé d’un ami, d’une relation professionnelle, ou même de celle ou celui à qui on apprend son lourd passé médical au début d’une relation sentimentale… Généralement, un blanc suit dans la conversation. Dans les premiers mots qui suivent le regard de chien battu, il y a deux possibilités : le basique « oh, mon pauvre… » ou le classique « tu t’en es sorti ; tu dois être plus fort aujourd’hui et avoir une autre vision de la vie… ».  Dans mon expérience, les réactions différentes proviennent de personnes elles-mêmes concernées de près. Cela me rappelle les débats provoqués en 2006 par les « 2 millions de héros ordinaires » ; campagne de l’Institut National du Cancer à laquelle j’avais participé. Sa dimension provocatrice avec l’association des deux mots m’avait plu. Enfin une campagne qui n’était pas larmoyante. Le film « Le bruit des glaçons » de Bertrand Blier était dans la même veine.

J’avoue que les initiatives touchant trop à l’affect, au pathos me laisse toujours un petit goût désagréable dans la bouche ; peut-être une réminiscence de celui de la chimio… De plus en plus de malades guérissent et vivent ; attention, lisez bien VIVRE et pas survivre. Le vocabulaire -on y revient- pour évoquer cette longue et douloureuse maladie (sic) doit se moderniser. Et comme disait Coluche « le cancer, au prix que ça coûte, on n’est même pas sûr de mourir guéri ! Alors merde ! »

Damien Dubois

Lire à ce sujet le rapport de l’INCa >> Le Cancer dans les médias 1980-2007