Interviews

L’interview : Dominique Thirry

Juris Santé est une association née en 2008, qui offre un support juridique aux malades. Dans le cadre de notre dossier "cancer et travail", nous avons interviewé Dominique Thirry, Directrice de l'association.

Cancercontribution : Tout d'abord, comment l'association est-elle née ?
Dominique Thirry : D'un besoin que j'ai identifié alors que j'étais moi-même malade. Ancienne avocate, je me trouvais souvent dans la situation de renseigner les autres malades sur leur statut et leurs droits. L'accès aux informations existe, mais la difficulté est de faire le pont entre les informations et les cas particuliers. Pour cette raison, j'ai repris les études et me suis spécialisée en droit de la Santé, afin de pouvoir ensuite offrir un soutien personnalisé.
Aujourd'hui, l'association est basée à Lyon, mais nous recevons des appels de toute la France, et chaque année, nous effectuons entre 1500 et 2000 entretiens personnalisés.
Environ 50 % des personnes qui nous contactent, demandent des renseignements quant à leur situation professionnelle, car l'emploi est clairement l'un des sujets qui les préoccupe le plus.

Cancercontribution : Dans le cas d'un cancer, quels sont les droits du travailleur et les dispositifs de soutien à sa disposition ?
Dominique Thirry : Les situations peuvent être très variées, mais il existe des dispositions pour faciliter le maintien du travail, comme le temps partiel thérapeutique (TPT). Il est prescrit par le médecin et doit être mis en place avec l'accord de l'employeur et de la sécurité sociale ; une visite de pré-reprise avec le médecin du travail, est aussi prévue pour identifier les aménagements nécessaires.
C'est un excellent dispositif, mais qui a ses limites : aujourd'hui, l'employeur n'est pas obligé de répondre à une demande de TPT et en cas de refus, il n'est pas tenu d'expliquer son choix.

De plus, il est possible de bénéficier du TPT pour une durée d'un an, dans le cadre d'un régime général : pour une maladie comme le cancer, dont les traitements peuvent se dérouler sur plusieurs mois et pour lequel il existe des risques de récidive, c'est une période très courte.
La prolongation de la période du TPT, la sensibilisation des employeurs et des RH - en les obligeant notamment à prendre en compte la demande de TPT et à justifier un éventuel refus - sont, à mon avis, des pistes à poursuivre afin d'améliorer la situation.

Cancercontribution : A part le TPT, existe-t-il d'autres dispositions qui peuvent aider les malades dans leur parcours professionnel ?
Dominique Thirry : Il y a la reconnaissance de la Qualité de Travailleur Handicapé (RQTH), qui permet l'aménagement du poste de travail et des horaires. Toute personne n'est pas prête à se faire reconnaître RQTH, même si sa situation lui en donne le droit ; il faut considérer ces dispositions comme des moyens pour réduire l'impact de la maladie sur une carrière ou un risque de "placardisation" . Je pense au cas d'un contractuel qui aurait dû passer fonctionnaire : suite à sa maladie, il a perdu cette possibilité, mais en se faisant reconnaître RQTH, il a pu obtenir le poste par une voie différente.

Cancercontribution : TPT et RQTH sont valables pour les fonctionnaires et les salariés. Qu'en est-il des activités libérales ?
Dominique Thirry : Il existe un statut de travailleur indépendant handicapé. Les personnes concernées peuvent obtenir des renseignements et de l'aide auprès de l'UPTIH (Union Professionnelle des Travailleurs Indépendants Handicapés). Il y a 58 000 Travailleurs Indépendants Handicapés en France.
Cependant y a des injustices : les travailleurs qui ne dépendent pas du régime général, mais par exemple du RSI, n'ont pas toujours droit aux indemnités journalières, et sont donc confrontés à une situation de précarité majeure. Certaines professions vont avoir un délai de carence de 90 jours avant de percevoir des indemnités journalières. Les cumuls sont possibles ou non, c'est diffèrent selon les cas.

Cancercontribution : Le secret médical est un droit du malade : conseillez-vous de parler ou de cacher son cancer en entreprise ?
Dominique Thirry : Le secret médical est la principale mesure pour éviter la discrimination : c'est au patient de décider s'il veut ou non divulguer les informations sur sa santé, mais bien sûr la situation est souvent plus compliquée. Face à une chimiothérapie, le patient sait que son arrêt de travail initial sera prolongé, et il se trouve donc dans la situation de vouloir/pouvoir prévenir son patron d'un arrêt de travail qui sera finalement plus long que celui annoncé. Le retour en entreprise, s'il advient avec un TPT ou un emploi du temps, un poste aménagé, peut susciter la curiosité des collègues et des hypothèses, ainsi que des questions sur un traitement qui pourrait être perçu comme un privilège. Donc parler de son cancer peut faciliter les rapports avec l'employeur et les collègues mais dans certains cas le patient se sent contraint de donner une explication alors qu'il aurait préféré ne pas amener "sa maladie" au travail.

Cancercontribution : Précarité financière, risque de "placardisation", nécessité d'horaires aménagés : les situations peuvent être très variées. A quel moment les malades vous contactent-ils et comment répondre à des exigences si différentes ?
Dominique Thirry : La nécessité d'un renseignement par rapport au travail peut naître à tout moment: pour certains, la reprise de l'activité professionnelle est une priorité. Ils nous contactent donc très tôt dans le parcours de soin, afin d'envisager les différentes possibilités. Pour d'autres, le moment critique est la période précédant la reprise du travail, ou encore nous sommes sollicités après une reprise qui s'est avérée être un échec.
Chaque cas est différent et il est important d'avoir une vision complète de la situation pour pouvoir bien accompagner : nous rencontrons nos interlocuteurs en personne ou par téléphone, et nous faisons le point sur la situation en prenant en compte l'état de santé, les conditions de travail, les exigences des chaque personne... afin d'apporter une réponse personnalisée.
Il faut surtout éviter les amalgames : il y a des cancers, des tolérances aux traitements, des situations familiales, le support de l'entourage, des activités professionnelles : chacun est unique et doit être respecté dans ses choix.
La clé commune reste la sensibilisation des entreprises et des RH : ne pas stigmatiser les malades, mais prendre en compte les fragilités ainsi que le points forts de chaque personne, points forts que la maladie peut révéler.

Date de publication : 05/05/2014

Dernière mise à jour : 06/07/2016

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