L’interview : Lionel Pourtau

 

Suite à la publication du troisième rapport de l’Observatoire sociétal des cancers , nous avons demandé à Lionel Pourtau , sociologue à l’Institut Gustave Roussy, de nous faire ses commentaires sur les difficultés et les inégalitées liées au travail pendant et après le cancer ainsi que les différences dans le parcours de soins des salariés et des travailleurs indépendants.

Cancercontribution : Dans un article paru sur Le Monde vous avez défini le cancer une maladie « à éclipses », susceptible de récidives. Celle-ci est une des causes de discrimination au moment du retour au travail, car difficilement on confiera des responsabilités à une personne qui peut retomber malade. La peur d’une récidive est donc un obstacle encore plus grand que non la maladie en elle-même ?

Lionel PourtauLionel Pourtau : Je ne parle pas de peur, il s’agit d’une réalité clinique : aujourd’hui on soigne plus de cancers, mais on ne le guérit pas forcement ; le risque de récidive est plus élevé que dans le passé. Cela semble être une contradiction, mais le sociologue continue : c’est une conséquence de l’innovation : le volume des cancers traités a augmenté, mais il reste des « tumeurs au bois dormant », un résidu tumoral qui est endormi mais qui peut se réveiller plus tard. Avant on estimait qu’ après 5 ans, le risque de récidive pour un malade était presque nul, aujourd’hui cette barrière devient de plus en plus fragile : l’innovation repousse la récidive, mais ne l’empêche pas forcement.

Cancercontribution : Comment alors accompagner et protéger ces anciens malades au moment du retour au travail ?

Lionel Pourtau : Il y a surement un risque de stigmatisation sur lequel on peut intervenir, surtout dans les grandes entreprises. L’ancien malade n’est pas forcément le salarié qui va avoir une promotion, une formation ou une augmentation : pour combattre la discrimination des mesures peuvent être mises en place, notamment en refusant l’accès aux informations médicales.

Cancercontribution : Et pour les professions libérales, la situation est-elle différente ? Le rapport souligne que dans le 100% des cas ces travailleurs continuent leur activité….

Lionel Pourtau : Oui, pour plusieurs raisons. Tout d’abord il y a une différence de protection sociale : les travailleurs indépendants n’ont jamais voulu s’inscrire dans le régime générale, la prise en charge est donc différente ; en plus, il s’agit d’une catégorie très attachée à son travail, qui n’arrête son activité que très tard dans le processus de soin et qui recommence très tôt ; il y a enfin un discours de gestion de l’activité, lié à la difficulté de déléguer et de se faire remplacer. A ce propos, je suis perplexe sur le développement des soins ambulatoires : il ne s’agit que d’une hypothèse, mais si l’hospitalisation obligeait quelque part à se soigner, le fait de rester chez soi peut rendre plus difficile de décrocher du travail.

Cancercontribution : Comment peut-on améliorer la situation actuelle ?

Lionel Pourtau : Il serait envisageable de mettre en place une campagne d’information sur l’importance de consacrer aux soins le temps nécessaire, car partir trop tard du travail ou revenir trop tôt met en danger la santé ; en parallèle la prise en charge devrait être améliorée, même si ce n’est pas simple à court terme, dans la situation économique actuelle.

 

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