Comment faire aboyer son chien ?

Nous vous proposons la lecture du texte Comment faire aboyer son chien ?, écrit par Dominique Taffin-Jouhaud, qui participera à la 4e Rencontre IRL consacrée aux Bienfaits du Témoignage (texte récompensé lors du concours littéraire Cancer Campus 2011). Ce texte avait été lu par le comédien Marc Fayet (actuellement à l’affiche de la pièce Le Scoop) lors de l’annonce des résultats…

Prenez un chien, jaune de préférence, grand comme un veau à naître, avec une grosse voix.

Pour la nuance, vous avez une belle marge de manœuvre. Personnellement, je préfère miel, caramel et beurre frais.

Il vaut mieux que le chien vous connaisse, bref, qu’il soit le vôtre.

Le chien s’appelle Vega. C’est une femelle d’âge moyen, avec des oreilles en satin d’une douceur exquise. Elle est sympa, mais très mal élevée, vous n’avez pas eu le temps de l’envoyer au dressage. Elle bave. Il paraît que l’on tombe, sans rémission possible, sur des chiens qui bavent ou sur des chiens qui halètent. Leur système de ventilation veut ça. Si vous êtes confronté au genre baveux, il ne vous reste qu’à pester et à vous essuyer la jupe. Vega bave quand elle a faim, mais aussi sans raison apparente. Elle est bizarre. Elle mange des éponges, des Kleenex. Toute jeune, elle a dû être opérée après avoir avalé une chaussette de ski. Le vétérinaire vous a assuré que ça ne lui servirait pas de leçon. Depuis, vous planquez les éponges. Chez les chats, c’est courant également. Certains ne se contentent pas de grimper aux rideaux, ils s’en délectent par petits bouts.

Véga n’aboyait presque jamais jusqu’à l’an dernier. Quand elle voulait entrer dans la maison, elle se dressait sur la porte vitrée de la cuisine. Vous passiez votre vie à enlever les traces de pattes sales. Alors, vous lui avez appris à aboyer.

Vous vous postiez devant la porte, et quand elle se mettait sur ses pattes arrière, pour vous demander d’ouvrir, vous preniez un air fâché, et vous vous mettiez à aboyer. Elle affichait une expression perplexe, finissait par comprendre et vous imitait. Alors seulement, vous la laissiez pénétrer dans la pièce.

Il était amusant de la voir découvrir sa propre voix. Souvent, elle était si étonnée de s’entendre qu’elle croyait distinguer un autre chien dans le reflet de la porte-fenêtre. Elle se manifeste maintenant en diverses occasions. Mais surtout quand elle a peur.

Elle fait tout à l’envers. Ce n’est pas sa faute, personne ne lui a appris. Par exemple, quand elle vient dans vos bras, elle montre les dents. Et elle gronde pour vous inviter à jouer. C’est mal interprété par tout le monde. Mais vous, sa famille, vous savez.

Il y a une autre méthode. Un mercredi, par grand beau temps, vous apprenez que vous avez un cancer du sein. Ce jour-là, vous allez très mal. Le jeudi, vous commencez à courir les médecins, car tout ça arrive pendant la période des grands départs en vacances, et votre gynéco, l’échographiste comme le chirurgien vous ont expliqué qu’ils s’en allaient quelques jours plus tard. Le vendredi, vous vous lancez dans la bataille avec plus de détermination. Très vite, vous croyez tout connaître de votre petit cancer : il ne va pas vous tuer dans l’année. Les gens sont sérieux, ils veulent vous opérer très vite. Evidemment, le chirurgien quitte Paris sur ces entrefaites, mais pourquoi envisager des complications, il n’y en aura pas. Un examen supplémentaire, très pointu, est demandé, même s’il n’est pas obligatoire. Vous réussissez à décrocher un rendez-vous en urgence, quasiment à la force du poignet, vous êtes contente de vous.

C’est le dernier examen avant le week-end, une IRM, vous y allez confiante. Ensuite, il faudra annoncer la nouvelle à votre mère, et à vos filles. Les filles réagiront bien, vous les ménagerez. Votre mère est en vacances, vous attendrez son retour pour lui téléphoner. Vous avez peur de ne pas bien maîtriser votre annonce ; votre mère a subi une mastectomie il y a plus de vingt ans, et vous l’avez mal supporté. Vous l’avez vue sur son lit d’hôpital, juste avant ce que vous appeliez à l’époque, dans votre tête, son amputation. Elle était déjà sous sédatif, elle n’a pas su que vous étiez allée pleurer dans le couloir, près du distributeur de boissons. Votre père vous a suivie pour vous engueuler, et vous lui avez su gré de ça.

Pour vous, c’est différent, tellement différent. Ce truc est petit et pas très méchant. Le chirurgien vous l’a certifié, il ne va rien détruire, contrairement à ce que vous a laissé entendre votre gynéco, il ne va pas créer d’asymétrie.

Vous avez quand même peur de craquer au téléphone. Cependant, le week-end va permettre de décompresser, après cette course contre la montre, et à vous préparer sereinement à la suite.

Vous ruminez ces pensées dans la salle d’attente, après l’IRM. Le radiologue vous appelle dans son bureau, pour commenter l’examen. Il vous apprend que vous avez une deuxième tumeur, une cadette pour ainsi dire. Il dit : vous comprenez, il faudra enlever le sein. Sinon, vous auriez un fort risque de récidive. Au téléphone, le cancérologue confirme. Le chirurgien aussi. Il dit, «essayez de ne pas y penser».

Vous rentrez chez vous en taxi, au milieu du flot des vacanciers qui quittent la capitale.

Vous prenez un Xanax et vous allez dormir. L’anesthésiste a expliqué qu’il fallait arriver en forme à l’opération.

Vous dormez une heure. Vous vous réveillez en hurlant.

C’est là que votre chien aboie. Vous avez réussi.